CHABROL (C.)


CHABROL (C.)
CHABROL (C.)

Des cinéastes de la nouvelle vague, Claude Chabrol est le plus inclassable. Il n’a ni le romantisme de Truffaut, ni la modernité de Godard, ni l’ascétisme de Rivette, ni la rigueur obstinée de Rohmer. Si certains de ses projets sont longuement mûris en attendant de pouvoir être réalisés, il préfère tourner n’importe quoi plutôt que de ne pas tourner. D’où une carrière en dents de scie où le meilleur côtoie le pire, parsemée de moments fastes, telle cette période si féconde tant sur le plan artistique que commercial, qui va de 1965 à 1975, et qui est liée à la connivence entre le réalisateur et un jeune producteur, André Génovès. Elle a donné de Chabrol l’image persistante d’un observateur ironique de la bourgeoisie française, renforcée par le masque de Français goguenard et gastronome qu’il s’est constitué. Cette vision sociologique apparaît aujourd’hui singulièrement réductrice. Le fil conducteur de cette filmographie aussi prolixe que diverse serait plutôt d’ordre moral et métaphysique.

C’est au cours de brèves études de lettres et de droit que ce fils de pharmaciens né à Paris le 24 juin 1930 fréquente le ciné-club du quartier Latin où il rencontre le groupe qui constituera plus tard le noyau actif des Cahiers du cinéma . Critique, Claude Chabrol n’a pas la virulence d’un Truffaut, mais manifeste une volonté farouche de communiquer son enthousiasme au lecteur à l’aide de détails concrets et par l’intérêt qu’il porte au sujet et au scénario. Il écrira plus tard: «Il n’y a pas de grands ou de petits sujets, parce que plus le sujet est petit, plus on peut le traiter avec grandeur. En vérité, il n’y a que la vérité.» Il publie également, en collaboration avec Éric Rohmer, un livre sur Alfred Hitchcock, dans l’œuvre de qui, à l’évidence, le futur cinéaste trouve non seulement des leçons de cinéma (en particulier la «direction de spectateur»), mais aussi l’origine de sa vision du monde.

Dans la même période, il occupe les fonctions d’attaché de presse à la Twentieth Century Fox, et ne rejette nullement l’aspect commercial du cinéma et ses obligations. Il reconnaît lui-même que le fait de tourner coûte que coûte l’a parfois amené au pire, La Ligne de démarcation ou Les Magiciens , entre autres. Mais, aime-t-il dire, Dieu y reconnaîtra les siens. D’une carrière aussi sinueuse et abondante, il importe moins de suivre la stricte chronologie que de repérer la cohérence, à partir de ses «sommets».

Des héros imbus de leur supériorité

La mise en scène chabrolienne est d’essence hitchcockienne dans la mesure où elle se fonde sur la notion de projection: le héros prête à son entourage ses craintes, obsessions et désirs. C’est ainsi que dès Le Beau Serge , premier film de Claude Chabrol, François (Jean-Claude Brialy), imbu de sa supériorité de citadin cultivé, est convaincu de détenir les clés du bonheur de son ami Serge (Gérard Blain) resté dans leur village natal. Il ne provoque que des catastrophes jusqu’à ce qu’il accepte d’affronter la réalité pour sauver Serge. Ce premier film, encombré par une lourde symbolique chrétienne, laisse planer quelque doute sur les intentions de l’auteur: le retournement de François est-il réel ou continue-t-il à se rêver comme un Christ accomplissant sa mission rédemptrice? Bien plus nette sera la situation d’Ophélia dont le héros, Yvan (André Jocelyn), projette sur sa famille le scénario de Hamlet , provoquant le suicide de son oncle qui se révèle être son vrai père. Le Mal, le crime, apparaissent lorsque la vision subjective du héros en vient à recouvrir le monde objectif: «À un certain moment, j’ai dû franchir une frontière entre l’imaginaire et le réel», explique le Charles Masson (Michel Bouquet) de Juste avant la nuit , après le meurtre de sa maîtresse.

L’univers subjectif peut ainsi se présenter selon divers modes, nullement exclusifs l’un de l’autre. La perception déformée des apparences peut virer carrément au grotesque. C’est le cas de certains des premiers films autour de l’André Jocelyn d’À double tour ou d’Ophélia , ou du monde baroque des Godelureaux , plus tard du Scandale , de Docteur Popaul , de Nada ou de Folies bourgeoises . Lorsque les personnages persistent dans leur illusion, ils virent au tragique, tels les grands criminels Landru, Violette Nozière ou le Labbé des Fantômes du chapelier . Mais la majeure partie des héros chabroliens se situent sur le simple terrain du quotidien. Leur normalité apparente débouche sur la folie, le crime ou la bêtise ordinaire, celle-ci – la fameuse «connerie chabrolienne» – étant souvent génératrice de ceux-là: c’est le cas pour l’Albin de L’Œil du malin , les amants maudits des Noces rouges , presque tous les héros de Nada ... La synthèse du héros chabrolien et de la dramaturgie qu’elle engendre peut se résumer dans le «petit sujet» du sketch La Muette , du film Paris vu par... : un adolescent, lassé des disputes de ses parents, met des boules Quiès qui l’empêchent d’entendre les râles de sa mère tombée dans l’escalier...

La dialectique du subjectif et de l’objectif

Empruntée à Hitchcock – mais inhérente à l’essence même du cinéma –, cette dialectique du subjectif et de l’objectif fonde la mise en scène chabrolienne. Mais là où le maître du suspense joue à fond de l’identification du spectateur à la subjectivité du héros, Chabrol aime briser cette identification en faisant suivre la vision d’un personnage par un plan objectif – d’une façon plus langienne qu’hitchcockienne – ou en faisant subtilement glisser le spectateur, par un lent mouvement de caméra enveloppant, du point de vue d’un personnage à celui d’un autre, généralement diamétralement opposé. Plus que l’attente et le glissement hitchcockiens, c’est une série de ruptures et de retournements qui fondent l’esthétique chabrolienne. Il arrive par là au réalisateur, en particulier au début de sa carrière, de dérouter à l’excès. C’est le cas d’À double tour qui, à partir du meurtre d’une jeune femme, Léda, fait passer le spectateur de point de vue en point de vue, de faux coupable en faux coupable, dans une construction complexe où un récit en flash-back en cache un autre. De la multiplication des subjectivités – dont la somme conduit, sinon à une relative objectivité, du moins à révéler le point de vue du réalisateur – à l’absence de point de vue, il n’y a qu’un pas. Chabrol le tente avec Les Godelureaux , chef-d’œuvre de la première période. Le monde de quatre vendeuses avec leurs aspirations étroites est montré sans point de vue apparent. Le cinéaste est accusé de mépris, de misogynie, voire de fascisme.

Cette dialectique amène également nombre de films à se construire sur une structure binaire et sur un jeu d’oppositions et d’échanges entre deux personnages d’où découleront quelques-uns des chefs-d’œuvre des années 1965-1970, lorsque le récit atteindra en même temps au maximum de sobriété et de pureté: La Femme infidèle , Que la bête meure , Le Boucher , Juste avant la nuit , et, plus tard, Le Fantôme du chapelier . Amorcée avec Le Beau Serge , la série qui met en scène des Paul et des Charles – et qui se poursuivra jusqu’à La Décade prodigieuse – s’affermit avec Les Cousins . Brialy incarne un Paul souverain, dominateur, séducteur, prédateur, aux aspirations vaguement nazies, face à un Charles (Gérard Blain) provincial, complexé, couvé, puritain, à la fois fasciné par l’aisance de son cousin et méprisant ses mœurs et sa morale. Le film amènera peu à peu Paul à laisser entrevoir son insatisfaction et sa fascination inconsciente pour la pureté de Charles, tandis que celui-ci révélera la mesquinerie de ses sentiments et la minceur de ses principes moraux.

Bien plus approfondis seront les duels moraux (et parfois physiques) entre le Charles Thénier (Michel Duchaussois) et le Paul Decourt de Que la bête meure , ou le Charles Régnier (Jean-Claude Drouot) et le Paul Thomas (Jean-Pierre Cassel) de La Rupture . Mais on ne saurait enfermer ces personnages dans une identité précise: il n’y a pas, dans l’œuvre de Chabrol, de personnage en soi, et chacun n’existe que dans sa relation avec l’autre. Le film exemplaire à cet égard est l’adaptation d’un roman de Georges Simenon, Le Fantôme du chapelier . Le chapelier Labbé (Michel Serrault) et le tailleur arménien Kachoudas (Charles Aznavour) tiennent boutique l’un en face de l’autre. À travers vitres et vitrines, ils s’observent, à la fois fascinés et jouant de la fascination de l’autre. Le film décrit ainsi un transfert de culpabilité qui ne peut se réduire à une dimension psychologique.

L’homme et la bête

Car le propos de Chabrol n’est pas plus d’ordre strictement social que psychologique. Les problèmes abordés dans La Femme infidèle comme dans Juste avant la nuit ne sont ni ceux de la société bourgeoise ni ceux du couple. Dans le premier, c’est par le crime, la transgression et un peu de folie que Charles Desvallées (Michel Bouquet) croit maintenir non pas son couple, sa famille ou son bien-être matériel, mais le bonheur, l’harmonie d’un monde où le Bien ne s’opposerait plus au Mal. Dans le second, Charles Masson (Michel Bouquet là encore), une fois son meurtre commis, ne peut supporter de le voir étouffé par son entourage, au nom de l’idée qu’il se fait de sa souveraineté (au sens nietzschéen ou sadien). Tout autant que la bêtise ou la folie, la culture peut brouiller la subjectivité, mener au crime ou lui servir d’alibi. C’est le propos de Que la bête meure , qui cite l’Ecclésiaste: «Il faut que la bête meure, mais l’homme aussi.» Du simple complexe individuel à la folie, la société, la morale, on passe, avec Le Boucher , à la notion même de civilisation. En situant l’histoire de Popaul (Jean Yanne), le boucher assassin d’enfants amoureux de Mlle Hélène (Stéphane Audran), l’institutrice qui refuse le corps au nom de l’esprit, près des grottes préhistoriques de la Dordogne, Chabrol s’interroge sur le passage de l’animalité à l’humanité, de la nature à la culture.

C’est donc dans ce sens qu’il faut comprendre la satire sociale qui parcourt l’œuvre: dès Les Cousins , le cinéaste a trouvé à la fois son milieu (qu’il connaît bien) et sa cible: la grande bourgeoisie ou, pis, ceux qui y aspirent sans en avoir les moyens, de l’Albin de L’Œil du malin aux amants des Noces rouges . Imbue d’une supériorité qui la placerait au-dessus des lois, cette classe développe un système économique et idéologique qui mène à l’empoignade sordide (Le Scandale ), au crime possessif (La Rupture ), aux fléaux guerriers (Landru ). L’analyse des mécanismes prédateurs sociaux se fait plus sereine, froide et cruelle dans Une affaire de femmes , où l’engrenage social mène une femme jusqu’à l’échafaud.

Mais l’ambition plus profonde du propos chabrolien était déjà sensible dans Marie-Chantal contre docteur Kha , où malgré les structures du film d’espionnage humoristique, le cinéaste se livrait à une réflexion métaphysique sur le Bien et le Mal, symbolisés par le bon docteur Lambaree et le méchant docteur Kha, qui ne faisaient qu’une seule et même personne. Il sera moins heureux avec La Décade prodigieuse , film trop ambitieux et lourd. Le fait d’aborder des questions fondamentales qui confinent à la métaphysique n’implique pas un renoncement au cinéma, au contraire. C’est toujours au spectateur qu’il s’adresse: «Je constate une chose, c’est que les gens sont malheureux, et je voudrais que mes films les rendent plus heureux. Je ne dis pas meilleurs, je dis: plus heureux (ou moins malheureux).» C’est pourquoi quelques films récents posent directement la question du spectateur, comme autrefois, plus radicalement, Les Bonnes Femmes , qui faisait de celui-ci le véritable voyeur et auteur du crime final. Moins esthétiquement agressif, Masques reconduit le propos obsessionnel du cinéaste: ce ne sont plus aujourd’hui les religions, les morales ou les idéologies qui suscitent des illusions sources de malheur, mais l’univers médiatique. Plus récemment, la démonstration fut moins heureuse avec Docteur M. , empêtré dans une lourde coproduction européenne.

Projet longtemps caressé, Claude Chabrol a réalisé enfin sa Madame Bovary . Si le film, brillant, a pu décevoir par son classicisme et une recherche du regard neutre qui vient en droite ligne des Bonnes Femmes et de Violette Nozière , l’héroïne incarnée par Isabelle Huppert est bien le prototype des personnages chabroliens qui pourraient tous s’écrier: «Madame Bovary, c’est moi!»

Encyclopédie Universelle. 2012.

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